vendredi 14 décembre, Bar le Galop’in, Nantes.
Le Galop’in est une institution de quartier parfaitement représentative des bars PMU : vitrine verte, enseigne en néons, table formica, sol carrelé, chaises en métal noires avec assise en fausse vannerie, cendriers en plastique, tableaux à l’effigie de marques de bières et, bien sûr, un fond sonore mêlant bruits de comptoir et courses hippiques. Un PMU, c’est un peu la rencontre du kitch ordinaire et de l’esthétique minimaliste.
C’est dans ce décor qu’a eu lieu la première manche du 3ème J.O. de la République Bananière. Avec la bienveillance du patron qui a accepté d’allumer les lumières de la salle arrière de son bistrot, les joueurs ont “réactivé” un baby-foot qui n’était plus utilisé depuis la fin de la dernière année universitaire, les joueurs ayant semble t-il déserté le terrain.
Deux équipes se sont constituées spontanément après que les joueurs aient commandé un café. Brice Collonnier et Julien Nédélec ont ainsi affronté Jérôme Dupeyrat et David Legrand, en huit parties.
Le baby-foot du Galop’in mérite d’être décrit un tant soit peu compte tenu de son apparence des plus séduisantes. Proche du traditionnel Bonzini B60, il est en fait d’une marque non identifiée, mais possède toutes les qualités requises. Construit dans un bois brun patiné par les années, son charme résulte sans doute en grande partie des cages de but : des cages en métal, ajourées de petits carrés régulièrement espacés, imitant donc un filet. Le plateau de jeu, délavé mais en bon état, remonte particulièrement dans les angles. Les balles, en liège, sont distribuées par 11 après introduction de 50 centimes dans le monnayeur.
Si au sein de la première équipe, les deux joueurs ont effectué des rotations régulières aux postes de défense et d’attaque, en revanche, au sein de la seconde équipe, il est clairement apparu que les joueurs étaient plus à l’aise chacun à un poste bien défini : David Legrand à la barre arrière, et Jérôme Dupeyrat à la barre avant. Les rotations furent donc beaucoup moins fréquentes.
Respectant un protocole généralement en usage, les équipes ont changé de côté à chaque nouvelle partie. En bref, disons que cette première manche s’est tout à fait déroulée dans les règles de l’art.
La première partie, engagée dans un esprit mêlant enthousiasme, respect et rivalité, fut rapidement interrompue par l’arrivée des cafés commandés peu avant au comptoir. A la table du baby-foot comme à celle du bar, où huit cafés furent consommés au total, les discussions se sont articulées autour de quelques sujets récurrents : les projets respectifs des joueurs, la République Bananière, Robert Filliou, et, cela va de soi, le baby-foot.

Observer des parties à quatre joueurs offre un spectacle qu’on ne se lasse jamais de rapporter ni de commenter. L’étincellement des footballeurs miniatures et des barres sur lesquelles ils sont fixés, leurs ombres sur le plateau, les claquements de la balle, la fusion du corps ployé des quatre joueurs avec le baby-foot, transformant le jeu en une sculpture mouvante, l’ambiance sonore du bistrot, ne doivent pas en faire oublier la réalité du jeu.
Les parties furent d’une qualité plutôt appréciable. Elles ont été ponctuées de fréquents demis, ainsi que d’un nombre un peu trop élevé de fautes - reprises, râteaux et pissettes - commises le plus souvent par l’équipe Dupeyrat/Legrand.
Un lob involontaire a été raté de peu par chacune des équipes. Collonnier et Nédélec ont pratiqué la repêche de façon régulière, surtout à la fin des parties où ils furent mis en difficulté.
Bien rythmé grâce au niveau technique relativement égal des deux équipes, le jeu était suffisamment mouvementé pour capter l’attention mais souffrait néanmoins d’un manque de rapidité, la balle ne circulant pas toujours très vite sur l’aire de jeu. On ne saurait toutefois reprocher la lenteur à des personnes dont le travail nécessite et mérite du temps et de l’attention. Trop d’oeuvres et trop de productions de la pensée souffrent d’une lecture hâtive, à une époque où l’on consomme l’art plus qu’on ne l’appréhende.
Bercée par la rumeur environnante - un écho du réel - les joueurs de baby-foot ont néanmoins tendance a être rapidement absorbés par le jeu au point de s’isoler dans une réalité autre. Le jeu à ceci de spécifique et de paradoxal qu’il offre souvent une représentation du monde tout en permettant de s’en échapper. Tout comme l’art, le jeu se construit dans une tension entre le réel et le fictif, le vrai et le faux, l’extérieur et l’intérieur, le public et le privé. L’altérité se rappelle généralement au bon souvenir des joueurs au moment de payer la note, action qui les oblige à se diriger du baby-foot vers le comptoir, avant de rejoindre la rue.
Le comptoir du Galop’in permet un retour en douceur vers le réel. Entouré par le patron et par la clientèle fidèle du bar, les conversations y sont tempérées et diversifiées. Après avoir réglé les cafés et échangé deux ou trois mots avec des consommateurs qui leur ont indiqué d’autres lieux où se pratique le baby-foot, les joueurs ont ainsi pu rejoindre la ville avec le sentiment d’avoir occupé leur journée de façon particulièrement constructive.
Brice Collonnier & Julien Nédélec 5 - 3 Jérôme Dupeyrat & David Legrand
