Artiste : Bérénice Merlet
Œuvre : Sans titre, papier peint, 2008

détail du papier peint Sans titre de Bérénice Merlet
Le fantasme de Martine
Bérénice Merlet vient de remporter le prix de la jeune création avec un prénom de fillette et une œuvre tout aussi référencée à un univers enfantin un peu désuet. En effet, le motif de son papier peint Sans-titre trouve son origine dans une image de Martine, le célèbre personnage de livres illustrés qui témoigna d’un certain idéal dans les années cinquante et soixante. Martine reste aujourd’hui un classique de l’édition jeunesse, bien que les critiques dénoncent une œuvre rétrograde et sexiste. C’est peut-être une des raisons pour laquelle ses aventures ont fait l’objet de tant de dérives humoristiques, notamment sur le Net, où depuis le buzz du site web Martine Cover Generator on ne compte plus les détournements de couvertures. De ce personnage quasi tombé dans le domaine public, Bérénice Merlet a conservé le dessin d’un réalisme naïf ; celui qui avait rendu célèbre l’illustrateur de Martine, le belge Marcel Marlier (étonnante similitude d’ailleurs entre les noms propres de l’un et l’autre). Les couleurs, pastels, se sont effacées au profit d’un fond uni, rose pâle. Comme tiré de l’Album de 1974, Martine fait la cuisine, le dessin de Bérénice Merlet met en scène une figure féminine plongée dans les préoccupations d’un univers bourgeois. Mais on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs : la fillette est devenue femme, et la réplique beaucoup moins innocente : « Je sais qu’il n’aime pas que mes seins ». On se demande alors : le succès de Martine doit-il à une fascination pour l’ingénue, une sorte d’attirance perverse pour la « sainte nitouche » ? La puissance sexuelle de la jeune fille est en effet récurrente dans bon nombre d’œuvres populaires. Ainsi le film de Jean Rollin, Les deux orphelines vampires (1997), conjugue habilement horreur et volupté, enfance et érotisme. Chez le cinéaste français, hissé au panthéon du fantastique aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les films sont classés série B et mettent en scène des personnages féminins pathétiques et kitch à la fois. On retrouve ce mélange des genres chez Bérénice Merlet, qui joue sur le décalage entre une représentation ou un geste d’apparence candide et un sens de la phrase osée. Léchez-moi les bottes (2005) et Vous êtes conviés à venir vous boutonner à moi (2004) possédaient déjà cet assemblage délicieux entre la politesse et l’audace, les bonnes manières et la sensualité.

vue de l’exposition Build’in à Nantes.
Le choix de Bérénice
Le temps des heures de travail (comme pour la couture des boutons de Dentelle de Bal) a disparu pour laisser place au temps de la reproduction mécanique du papier peint. Mais le geste lancinant est toujours présent dans l’image de cette femme cuisinant et se répétant inlassablement : « Je sais qu’il n’aime pas que mes seins ». S’en convaincra-t-elle ? La proximité d’un papier peint dans l’espace privé d’une chambre ou d’un salon convaincra-t-elle toutes les femmes ? Mais on aimerait aussi qu’il nous aime pour autre chose que pour notre tarte aux pommes. L’action inappropriée face au propos achève de donner à cette œuvre son ironie aux airs de ne pas y toucher. Car ici, c’est bien de sexualité et d’émancipation dont il est question. Aux canons du nu en histoire de l’art, comme aux photographies de mannequins d’un Helmut Newton contemporain, Bérénice Merlet répond par un petit bout de femme un peu brouillonne et boulote. On croirait entendre Virginie Despentes dans son dernier roman, King Kong Théorie : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Parce que l’idéal de la femme blanche séduisante qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, je crois bien qu’il n’existe pas ». L’artiste, pour qui la rencontre, l’intimité, le précieux et la nostalgie font partie de l’iconographie féminine, nous renvoie à une foule de clichés qui ont la vie dure. Mais l’œuvre récompensée par le prix de la Jeune Création n’est pas anodine. Homme ou femme, elle renvoie le spectateur aux limites de notre société prétendue évoluée. Avec ses manières délicates mais non moins percutantes, Bérénice Merlet nous expose un choix terrifiant : être une femme qui sait séduire ou une femme qui sait épouser ? être une femme qui sent le sexe ou une femme qui sent le gâteau du gouter des enfants ? Bérénice Merlet ne fait pas partie de celles à qui les choses conviennent telles qu’elles sont. Simplement elle attend, s’immisce discrètement, grignote tout doucement et perturbe sans en avoir l’air.
Marie de Boüard pour la République Bananière

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